En 1886, le peintre Charles-Louis Müller dresse un portrait de Jean-Baptiste de La Salle à la demande du "Chapitre" des Frères de 1882. En 1989, l’inventaire de quelques-uns des 200 portraits du fondateur répertoriés, signale la perte du tableau, celui-ci n’étant connu que par une gravure éditée en 1888.
En octobre 2025, le portrait est retrouvé dans les réserves d’un établissement lasallien de la région parisienne.
Les récits de découverte dans une cave ou un grenier de tableaux oubliés, perdus ou inconnus ont une saveur relative à la valeur que l’on peut prêter à ce soudain héritage du passé. On assiste parfois alors à l’éveil de passions nourries par les batailles d’experts.
Ces trouvailles jalonnent l’histoire des Frères lasalliens dans leurs recherches du visage de leur fondateur : sans portrait reconnu ou lisible (sauf peut-être celui de Gravières 1- 1712 ?) réalisé de son vivant, les Frères ne disposent, après son décès, que d’un portrait mortuaire (Du Phy, peintre rouennais ? – 1719 ?) aux origines incertaines et dont les déclinaisons picturales vont s’enchainer ensuite...
... un portrait mortuaire dont on perd la trace lors du déménagement précipité de la Maison-Mère de Paris en Belgique en 1905 : on ne le connait que par deux photographies monochromes conservées à Rome.
Le portrait inspire la gravure de Crépy (Rouen, entre 1719 et 1726) qui sera la première diffusée à l’échelle de la jeune congrégation par le moyen de son impression dans les Règles de 1726 ou dans les Méditations.
Un peintre rouennais, Pierre Léger, aurait réalisé deux portraits de de La Salle entre 1719 (Léger 1) et 1734 (Léger 2 – le nom de l’auteur étant incertain). Seul ce dernier nous est parvenu après un long périple (passant par Rouen, Paris et Marseille), appelé à être portrait officiel aux chapitres généraux de 1888 et de 1946. Il est conservé à Rome.
La gravure de Scotin (Paris, entre 1726 et 1733), pièce maitresse de l’iconographie lasallienne (Rousset, 1989) s’inspirerait de Léger 1. Elle est la première à fixer la posture du saint fondateur, plume à la main, rédigeant les règles de vie de la communauté naissante. Des attributs graphiques communs aux saints fondateurs d’ordre religieux dans le langage de l’iconographie hagiographique de ces époques (voir saint Ignace ou saint Dominique).
Cette gravure accompagne la biographie du fondateur éditée par le chanoine Blain en 1733. Gravure rudimentaire mais expressive, elle est largement diffusée dans les communautés et les écoles.
Dans l’ordre possible des filiations, Léger 1 et la gravure de Scotin ont pu inspirer un portrait (dit Ernemont) retrouvé dans les années 1950 chez les Sœurs du Sacré-Cœur d’Ernemont à Rouen. Cette œuvre anonyme est probablement datée des années 1730-1733. Sa valeur historique s’appuie sur un portrait du chanoine Blain, de même facture, présent à ses côtés dans la même salle d’exposition. Deux copies du tableau nous sont parvenues, en dépôt aux Archives lasalliennes à Lyon, celle de Reims et celle de Caluire.
Au fil du temps, les portraits qui suivent vont synthétiser chacun à leur manière un « mixe » dosant les cinq prototypes précédents. Leur ressemblance avec le fondateur a été en quelques sorte validée par les Frères âgés l’ayant connu de son vivant et ayant favorisé la diffusion de cette silhouette désormais bien établie.
La congrégation fait appel au peintre Charles-Louis Müller (1815-1892) pour donner de de La Salle une image plus contemporaine.
Ce peintre parisien au style très académique et institutionnel est encore connu pour son chef d’œuvre historique « L'appel des dernières victimes de la Terreur à la prison Saint Lazare le 7 thermidor an II » (salon de 1850).
Müller aurait employé des modèles anciens – particulièrement Scotin et Léger 2 - selon le bulletin des œuvres de 1887 - pour le portrait qu’il compose en 1886.
► Pour les Frères Cornet et Rousset (1989), il faut chercher l’inspiration dans l’iconographie italienne (entre autres Molinari, pour les mains jointes) qui s’est particulièrement déployée depuis que les procédures de canonisation s’intensifient à Rome.
► Une indication sur le tableau précise qu’un Frère a servi de modèle. Il s’agit d’un peintre - professeur de dessin, Frère Augebert Revol-Tissot (Scipion-Marie en religion). Le tableau est bien accueilli par les Frères qui apprécient sa posture plus moderne. La réalisation de copies du tableau est évoquée.
La palette picturale s’est enrichie à partir des années 1830 – alors que débute le procès conduisant à la canonisation - avec les mises en scène de la légende lasallienne en ses différents actes : rencontre avec Nyel, distribution des biens, vœu héroïque, le fondateur faisant la classe, etc.
Médailles, sculptures, images de piété, accompagnent la lente montée vers les autels du saint fondateur reconnu Vénérable en 1840, puis Bienheureux en 1888 et enfin canonisé en 1900.
Un portrait de Saint Jean-Baptiste de La Salle fréquemment utilisé de nos jours provient du tableau de Giovanni Gagliardi (1860-1908) illustrant la visite du curé de Saint-Sulpice dans l’école des Frères de la rue Princesse à Paris.
À la recherche de l’authentique portrait, de l’icône qui invite à la rencontre, c’est dans la fidélité aux traits les plus structurels du visage de de La Salle - qui se sont plus ou moins transmis d’œuvre en œuvre - qu’il faut cheminer. On découvrira alors les traits d’un éducateur au visage serein et accueillant, avec ce regard vif qui invite à grandir.
Bruno Mellet