Écoles des Houillères

Avril 2025

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Au cours des XIXe et XXe siècles, des compagnies privées ont financé des écoles dans le cadre de leur politique sociale. Certaines, à la suggestion des municipalités ou des paroisses, en ont confié la gestion aux Frères lasalliens. On citera le cas de l’école Michelin à Clermont, des Ateliers des Messageries maritimes de la Ciotat, ou celle du Canal de Suez à Port-Tewfick en Égypte. Les compagnies minières présentes sur tout le territoire ont volontiers collaboré avec les congrégations religieuses.

Des coopérations économiques singulières

La collaboration entre écoles et entreprise prend le visage de la collaboration sociale (prise en charge de l’éducation des enfants des salariés) et/ou celui de la formation professionnelle (formation des apprentis et des salariés). 

Au long du XIXe siècle, la nécessité de scolariser les enfants des salariés s’accroit avec l’afflux des ouvriers et de leurs familles dans des communes qui se développent autour des centres de production. 

Les compagnies houillères en pleine expansion dès la Restauration (après des exploitations sporadiques courant XVIIIe siècle), doivent progressivement accueillir des familles en provenance de toute l’Europe (Italie, Pologne, Hongrie, Slovaquie, mais aussi Arménie, Maghreb etc.) et s’impliquer dans la construction de nouveaux quartiers incluant parfois écoles et lieux de culte. 
Nos historiques d’établissements montrent qu’une vingtaine d’entre eux ont été animés par les Frères suite aux sollicitations conjointes des compagnies houillères associées aux communes et aux paroisses.

La collaboration peut conduire à une prise en charge totale de l’école incluant toutes commodités pour la communauté religieuse affectée ou peut se limiter à la mise à disposition de foncier ou de bâti, voire à la simple fourniture de charbon pour l’hiver. Au gré du succès pédagogique de l’école, la compagnie pourra financer tel poste de Frère pour des cours du soir ou des cours complémentaires, ou l’ouverture de nouvelles classes.

Carte des houillères

(https://apphim.fr/photo/archeologie/cartefrancehouiller.jpg)

Des sociétés minières s'appuient sur les religieux pour une prise en charge plus ambitieuse associant école, patronage, clubs sportifs, fanfares, colonies de vacances... toutes animations permettant parfois de repérer et sélectionner les bons éléments aptes à des fonctions d'encadrement.

La Grand-Combe
Sortie des élèves

Le partenariat entre les Frères et l’encadrement est le plus souvent positif, les deux s’associant parfois en un front uni contre les velléités communales aux majorités changeantes. 

Quelques malaises sont évoqués lorsque qu’un directeur des mines demande le changement d’un Frère directeur pour des motifs non précisés… mais créant un climat de méfiance qui débouche sur le départ des Frères quelques années plus tard. Plus déroutante pour les Frères est la demande d’un cadre des Mines d’exclure de l’école les enfants des grévistes – le chroniqueur fait mention de son désarroi sans en dire plus.

Les historiques annuels centrés sur la vie religieuse et scolaire de la communauté - évacuée de tout aspect conjoncturel et polémique - aborde rarement les mouvements sociaux de leur environnement. On ne relève pas de cas de patrons « maltraitant » vis-à-vis des Frères solidaires des ouvriers par leur mission éducative assurée avec constance (filatures de Warmeriville). C’est cette forme silencieuse de solidarité qui s’exprime lors des multiples conflits sociaux qui affectent un fonctionnement des compagnies minières très marqué par des hiérarchies de classe de plus en plus anachroniques au fil du temps. 

L'école des charbonnages du Puits-Biver
Terrils de Gardanne

Les écoles des houillères subissent directement les faillites épisodiques des compagnies, leurs fusions ou leurs changements de propriétaires. Les quatre écoles qui ont pu traverser les fermetures de 1904 sont rattrapées de façon très abrupte par les nationalisations des compagnies houillères en 1946. Celles-ci s’accompagnent de la nationalisation des écoles qui, de libres deviennent publiques. 

Nationalisations de mai 1946

Quelques écoles lasalliennes en lien avec des compagnies minières (1849-1946)

* Écoles ayant subi les nationalisations de 1946.

Bassin houiller Commune École Début-fin
Nord-Pas-de-CalaisAniche (59)École libre1857-1904
Bully-les-Mines (62)École Sainte-Barbe1887-1907
Vermelles (62)École1888-1904
LoireRive-de-Gier(42)École Les Verchères1839-1906
Rive-de-Gier (42)École Notre-Dame1807-1991
Saint-Chamond (42)École Grand'Grange1806-1932
Saint-Étienne (42)École Outrefurens1835-1904
L'Horme (42)École Route de Lyon1865-1906
Blanzy-Épinac-La MachineLa Machine (58)École1849-1876
Midi-PyrénéesDecazeville (12)École Le Poux1854-1954
Aubin (12) *École Le Gua1855-1952
Saint-Lieux-Lafenasse (81)École1889-1900
ProvenceGardanne (13) *École du Puits Biver1939-1946
CévennesAlès (30)École des Tamaris1858-1905
Alès (30)École Rochebelle1857-1906
La Vernarède (30)École1866-1887
Laval-Pradel (30)École1873-1905
La Grand-Combe (30) *École de Champclauson1854-1960
La Grand-Combe (30) *École Villa-Béchard1849-1972
AuvergneSaint-Éloy-les-Mines (63)École Rue Saint-Joseph1874-1893
Commentry (03)École de la Mine1850-1908
Commentry (03)École de la Forge1872-1894
DauphinéLa Motte-d'Aveillans (38)École1898-1904
Turquie (Cie de la Grand-Combe)ZonguldakÉcole Sainte-Barbe1907-1924

Les années 1940 enchaînent les grèves des « gueules noires » qui cadencent une partie de la vie politique du pays (1941, 1944, 1948) : la période de la Libération s’effectue dans un contexte d’épuration pour faits de collaboration (hiérarchie) et d’instabilité politique avec un parti communiste puissant. La crise économique prolonge les conditions de vie précaires héritée de l’occupation et touchent particulièrement le monde ouvrier. 

Arrivée des Frères à Puits Biver
Annonce de la nationalisation

Les nationalisations de 1946 s’opèrent dans une période d’après-guerre marquée par la « bataille du charbon », priorité nationale pour la reconstruction du pays. Celle-ci permettra d’atteindre un pic de production en 1958, après quoi le pétrole se substituera progressivement au charbon soumis à rude concurrence par ailleurs. 

Les compagnies minières locales vont être absorbées par l’établissement public des Charbonnages de France (1946-2007) et donner naissance à des regroupements qui vont s’enchainer au fur et à mesure de l’épuisement des gisements à commencer par ceux les plus faciles à exploiter. 

Saint-Éloy-les-Mines

Désormais au sein des Charbonnages de France

  • la société Anonyme des Charbonnages des Bouches-du-Rhône (1898-1946) qui gère le Puits Biver rejoint les Houillères du Bassin de Provence puis celles du Centre-Midi (fin de l’exploitation en 2003). 
  • De même, la compagnie des mines de la Grand-Combe (1836-1946) intègre les Houillères des Cévennes, pour rejoindre également les Houillères du Centre-Midi, jusqu’à la fermeture définitive en 1985. 
  • Même long parcours - ponctué d’accidents et de grèves historiques (épisode des fusillés d’Aubin en 1869 évoqué par Zola) - pour les mines d’Aubin (Le Gua) qui enchainent les changements de propriétaires (années 1850 - Cie des Forges, Cie d’Orléans puis de Châtillon, associant au gré du temps charbon, forges et chemin de fer) rejoignant les Houillères d’Aquitaine en 1946 puis celles du Centre-Midi (fermeture 2002).

La bataille des « écoles des houillères », La Grand-Combe, 1947-1948

La prise en charge de la scolarité des enfants par des personnels religieux fait partie des acquis sociaux que les nationalisations remettent en partie en cause. Des précédents ont eu lieu dans les bassins miniers du Nord dès 1945 et à l’échelle nationale dans tous les bassins après 1946. Une trentaine d’écoles sont touchées dans le Centre-Midi. 

À Aubin-Le Gua, comme à Gardanne - Puits Biver, c’est dans une certaine indifférence de la population que les écoles passent au public en 1947-1948 et que les communautés de Frères ferment. Selon les situations, la sortie des écoles de la mainmise de la hiérarchie a pu être vue positivement par les familles salariées des Mines.

Les congrégations enseignantes réagissent parfois avec vigueur, cette nouvelle vague de « laïcisation » rappelant de sombres souvenirs et réveillant une guerre scolaire mise un temps en sommeil.

Première classe de Champclauson
L'école dans des barraques
Maquette de la nouvelle école

À La Grand-Combe et Champclauson les Frères sont, comme d’autres, brutalement mis en demeure de quitter les locaux de la mine au 1er janvier 1947.
Les parents d’élèves réagissent rapidement en développant un mouvement porté par un certain ressentiment envers une hiérarchie des Mines pour le moins désinvolte. Ce mouvement initié par « les gueules noires » cévenoles et relayé par l’enseignement catholique jusqu’aux instances parisiennes va faire les titres de la presse nationale. L’expulsion de l’école de la Grand-Combe forte de 350 élèves avec 3 cours complémentaires animés par 5 Frères et 10 laïcs, va donner lieu à des manifestations de résistance civile suivi de près par les autorités politiques et religieuses. 

Écho dans la presse
Des mineurs sont venus travailler à l'école

Cette « bataille » des écoles des houillères – arrêt des financements en octobre 1947, interventions à la chambre des députés, expulsions musclées et partielles en 1948 puis 1949 – s’achève par le transfert dans les nouveaux locaux (Villa Béchard) en octobre 1950 d’une école libre financée par la population et des collectes nationales portées par les APEL (Association des Parents d'élèves de  l'enseignemebt libre) ou solidairement par d’autres départements subissant les mêmes mesures. 

Les années 1960-1970 marqueront le lent déclin de la production houillère et la paupérisation d’une population sinistrée. La communauté des Frères ferme en 1972. La paroisse de la Grand-Combe forte de ses équipes apostoliques ouvrières (ACO, JOC, ACE) rappelle les Frères dont ils connaissent le long partenariat, pour ouvrir une communauté en Quart-Monde de 1982 à 2012. 

Colonie de vacances

Cet épisode d’une « bataille scolaire » déjà longue sur fond de forte turbulence politique d’après-guerre, alors que nombre d’écoles catholiques sont au bord de l’asphyxie, va faire « bouger les lignes » des rapports avec l’État : cette mobilisation a joué son rôle dans le vote de l’éphémère loi Marie-Barangé de septembre 1951 réinstituant timidement la possibilité de subventions à l’enseignement catholique initiée en 1941-1944. 

Une séquence de l'histoire qui débouchera sur les lois Debré de 1959 permettant à l’enseignement catholique d’assurer sa survie et son développement.

Bruno Mellet