Depuis 1963, l’État d’Israël a honoré du titre de « Juste parmi les Nations » quelque 4 200 Français non-juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs des persécutions durant l’occupation nazie de 1940-1944. Ce petit nombre n’explique pas que 75 % des Juifs de France ont échappé à l’extermination, taux remarquable en Europe. Le fait de nombre d’anonymes parmi lesquels des lasalliens laïcs, religieux, et leurs élèves, qui ont agi et se sont tus quand il le fallait.
La persécution des Juifs français et étrangers (réfugiés en France, ils seront les plus vulnérables), au nombre de 320 000, se structure en 1942 après les recensements nazis des années 1940-1941 en zone occupée puis en zone libre (sud), et la mise en place de la « solution finale » fin 1941. Dans ces deux zones, les Juifs (interdits d’emploi publique dès octobre 1940) sont identifiés soit par l’étoile jaune (mai 1942 en zone occupée), soit par l’apposition du mot JUIF sur les papiers d’identité (fin 1942 en zone sud), ou par les deux.
Après mise en place d’un maillage territorial de camps de prisonniers aux statuts divers (Drancy est le plus important), les premiers convois de déportés partent en mars et juin 1942. Malgré une certaine résistance (sujette à débats) du gouvernement de Vichy aux pressions nazies, les vagues d’arrestation et de déportation se succèdent touchant d’abord des Juifs étrangers puis des familles juives françaises : le 3e convoi du 22 juin 1942 inclus déjà des familles françaises. Puis c’est la rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942 en zone nord complétée par la grande rafle en zone sud en août 1942 pour atteindre les quotas exigés.
Fin 1942, la zone sud est envahie à son tour. La défaite italienne en août 1943 annonce un tournant militaire. Vichy renonce à faire appliquer une loi de dénaturalisation des Juifs français qui aurait pu conduire au pire. Entre 1942 et 1944, sont évoqués les chiffres de 76 000 Juifs déportés, dont 11 000 enfants de moins de 12 ans. 2 500 seulement en reviennent. Seule la libération aura pu stopper une déportation restée active et croissante jusqu’au dernier moment (Izieu, avril 1944).
Dans son ouvrage, Jacques Semelin évoque « trois écrans » ayant permis à 90 % des Juifs français et à 60 % des Juifs étrangers d’échapper à l’holocauste.
Ce tournant de 1942 ne peut être surestimé et n’efface pas le poids de « l’infamie ». Il illustre un autre récit plus discret qui est celui de la solidarité de cette multitude de Français éduqués aux valeurs humanistes et chrétiennes avec ces Juifs français qui n’ont pas attendu l’affaire Dreyfus ou la fraternité des tranchées pour être profondément intégrés à la société. Ces Français (statistiquement plutôt des femmes et des ruraux) qui tendent la main aux personnes en détresse le font de façon spontanée, sans chercher à savoir s’il s’agit de Juifs (catégorie souvent plus abstraite que celle d’étranger dans les campagnes françaises isolées), ou sachant se taire sur ce point.
Le pétainisme supposé dominant des Français et des catholiques se décline sous toutes les couleurs, des plus sentimentales aux plus aigres, et évolue au fil des évènements. Bon nombre de Français ont pu être « en même temps » pétainiste et résistant quand l’occasion d’un geste se présentait, prémices ou non d’un engagement plus risqué.
Le sursaut de complicité – active ou passive (non dénonciation) – avec les persécutés est encouragé par des éveilleurs de conscience parmi lesquels des responsables de communautés chrétiennes.
Les premiers à réagir de façon déterminée dès 1940, fort de leur culture de minorité opprimée, sont les pasteurs des églises protestantes qui appellent à la résistance spirituelle, au refus de se soumettre à la violence, dans des messages diffusés dans leurs réseaux. Des communautés villageoises à majorité protestante vont se mobiliser pour accueillir les proscrits : celle du Chambon-sur-Lignon est la plus connue, qui en accompagne 2 500, seul exemple en France d’un village honoré du titre de « justes parmi les nations » en 1971.
Les autorités catholiques voilent d’un silence institutionnel prudent les actions solidaires de leurs communautés. Des pionniers s’engagent ici et là, entre autres à Lyon devenue capitale de la résistance : en novembre 1941 y paraissent les premiers Cahiers du Témoignage chrétien à l’initiative de théologiens jésuites de Fourvière, invitant à la résistance à l’idéologie nazie.
Suite aux évènements de l’été 1942, des évêques prennent le risque de paroles publiques de condamnation : Mgr Pierre Gerlier à Lyon, Pierre-Marie Théas à Montauban, Jean Delay à Marseille, Jules Saliège à Toulouse. Ce dernier ordonne la lecture, en aout 1942, dans toutes les paroisses de son diocèse, d'une lettre pastorale dénonçant les rafles antisémites, prenant de vitesse la censure de Vichy. Cette sorte « d’appel du 18 juin » catholique est relayé par le Vatican, la BBC et jusqu’aux USA. Une forme de front catholique s’enracine dans cette autre capitale de la résistance que devient Toulouse.
Nombre de laïcs, de prêtres, de religieuses et de religieux développent des chaines d’entraide avec les proscrits et les résistants. Mgr Saliège échappera de peu à l’arrestation en juin 1944. Il reçoit le titre de « Juste parmi les nations » au nom d'Israël, en 1969.
La politique d’identification des « Justes », initiée par l’état hébreu en 1953 et mise en œuvre en 1963, a des objectifs éducatifs et éthiques. À l’instigation de leurs protégés, une « commission d’hommage » enquête pour identifier leurs sauveteurs plusieurs années après les faits : la recherche de témoignages concordants et directs est souvent longue et complexe.
L’octroi du titre de « Juste parmi les nations » couronne une action gratuite, mettant la vie de son auteur en danger en vue d’aider des Juifs à échapper aux arrestations et à la déportation. Quatre Frères lasalliens ont obtenu ce titre (dont un seul de son vivant), et deux autres celui de « Gardiens de la vie ».
La discrétion et l’humilité des témoins interrogés sont déroutantes, autant lors des enquêtes conduites par Yad Vashem auprès des acteurs impliqués des années après les évènements que lors de l’enquête d’avril 1945 conduite à l’initiative du ministère de l’Éducation nationale auprès des institutions scolaires en vue de répertorier les actes de résistance ayant illustré la vie des établissements durant l’occupation.
Cette enquête intervient en période troublée par des campagnes d'épuratiion peu contrôlées, et on imagine que les réponses ont pu rester prudentes. Les historiens nous rappellent, par ailleurs, que la question de la déportation des Juifs est longtemps restée occultée par la peur et l'incrédulité dans des mentalités feançaises plus avides de tourner la page que de fouiller dans les décombres. Il faudra attendre les grands procès des « collabos » des années 1970-1980 pour affronter pleinement la question.
L'enquête est envoyée par les Supérieurs des Frères aux 400 communautés en activité à l’époque. Seules 50 d’entre elles apportent des réponses qui évoquent l’accueil d’environ 300 « Israélites » cachés ou hébergés dans les écoles lasalliennes entre 1940 et 1944. Il est vrai que dans bon nombre de cas, les risques, endossées par les seuls Frères directeurs à la suggestion de tel ou tel réseau clandestin, interdisaient toute publicité pouvant entraîner des indiscrétions et des compromissions : le récit communautaire - neutre et prudent par nature - n’est pas celui du chef d’établissement… Les témoignages viennent sans doute des communautés les plus solidaires de ces activités clandestines.
Ici et là, des familles sont hébergées dans des bâtiments annexes, des enfants sont inscrits comme internes sous de faux noms et munis de faux certificats de baptême, des hommes isolés - exclus des institutions publiques parce que Juifs - sont embauchés parmi le personnel éducatif ou comme médecin-infirmier, des réfugiés en route vers des zones sécurisées sont hébergés temporairement, d’autres échappent aux rafles successives en déménageant d’une communauté religieuse à l’autre, d’une école à une autre moins exposée.
L’enquête de 1945 (série J hif, boite 5) a permis d’évaluer l’essentiel de la participation lasallienne à la survie des Juifs de France. Le travail d’enquête a pu être approfondi par la suite par les Frères Pierre Macheboeuf, Maurice Marque, Alain Houry, parfois à l’instigation de Yad Vashem, dont les recherches se poursuivent en 2024.
La collecte de témoignages la plus avancée est le fait du Frère Alain : en voici quelques extraits.
Le journal La Montagne, du 12 mai 1987, titre à son sujet : « M. Henri » a sauvé plus de cent trente personnes. Israël lui offre la médaille des Justes pour son action pendant la dernière guerre.
Voici un extrait de l’article : « Tombé gravement malade en 1940, il dut garder le lit 11 mois avant d’être envoyé au sanatorium de Roselande, à Angoustrine, dans les Pyrénées-Orientales. Tout près, se trouvait une enclave neutre. Par-là, « M. Henri » guidait les fugitifs, religieux et laïcs, français, belges, roumains, de toutes confessions. À Llivia, un Frère espagnol les accueillait et les mettait en contact avec le consulat des États-Unis. Le 29 avril 1943, la Gestapo arrête « M. Henri » et l’interroge pendant sept jours. Un calvaire au cours duquel il s’est tu avant d’être relâché et de reprendre son activité clandestine. »
Prisonnier en juin 1940, Frère Nectaire (Jean-Baptiste Bruyère) reste quelques mois en captivité puis est libéré en janvier 1941 comme appartenant à une Section sanitaire. Il redevient infirmier à la maison Roselande à Angoustrine, en Cerdagne, où l’aumônier et des Frères indiquent le passage en Espagne à des personnes voulant échapper aux Allemands : Juifs, résistants.
Un agent provocateur cherche à les compromettre : Frère Nectaire est arrêté le 29/03/1943, mais il réussit à n’impliquer personne d’autre. D’abord interné au camp de Compiègne, il souffre de dénutrition… Puis c’est Buchenwald (19/01/1944) et Dachau (07/01/1945), où 6 mois de dispense de travail pour un œdème aux jambes lui permettent de fréquenter assidûment la chapelle du Bloc : les prêtres détenus et Edmond Michelet l’appellent « le Frère qui prie toujours ». Avec les détenus survivants, il est libéré par les Américains le 29/04/1945. »
Frère Marcel, mort directeur à Pontgibaud, a été déclaré Juste parmi les Nations (cérémonie de remise de la Médaille à Pontgibaud le 29/09/2002). Son nom est le 9 556e nom gravé sur le Mur d’Honneur, dans le Jardin des Justes parmi les Nations, à Yad Vashem, Jérusalem, pour avoir accueilli des enfants que lui confiait notamment une assistante sociale juive, Mlle Lietchy.
L’un de ces enfants, Jacob Nakache, professeur dans la vallée du Jourdain, a recueilli, avec une grande détermination, les documents et témoignages qui ont permis cette reconnaissance. Plusieurs amis de M. Nakache, sauvés comme lui grâce au Frère Directeur de Pontgibaud, s’étaient déplacés de la région parisienne.
« On savait qu’il y avait des élèves juifs dans l’école mais on n’en parlait jamais. Le directeur du pensionnat Saint-Anne (La Motte-Servolex) était, de 1904 à 1946, Claudius Magnin, Frère Virgile-Marie, qui est devenu par la suite Visiteur de Savoie (1947-1959). Je l’ai appris plus tard : tout le monde, dans le corps professoral, n’était pas favorable à la Résistance dans l’école, loin de là. Mais quand il a été question de sauver des élèves juifs, personne n’a tenté de les dénoncer. »
1 ► Professeurs israélites employés au Pensionnat pendant les années 1942-1943 et 1943-1944
2 ► Élèves israélites recueillis par le Pensionnat pendant que les parents se cachaient dans le maquis.
Ces élèves ne font plus partie de l’Établissement depuis la Libération.
Le Directeur de Saint-Joseph de Toulouse, de 1940 à 1945 inclus, est Antoine NAN (né le 24.03.1884 à Goulier-et-Olbier 09 – mort à Saint-Joseph de Toulouse le 23.05.1952), en religion Frère Jadère-Marie.
Les âmes des justes sont dans la main de Dieu et le mal ne saurait les tourmenter – Sagesse 3,1
Bruno Mellet
En annexe : réponses à l'enquête FEC de 1945
Pour aller plus loin :