Léon XIII, un pape social

Octobre 2026
dossier

La visite du pape Léon XIV en France est l’occasion d’évoquer les relations de son prédécesseur Léon XIII (1810-1903) avec les Frères des Écoles chrétiennes. Homme d’ouverture, fervent soutien des œuvres catholiques d’éducation populaires et ouvrières, Léon XIII, pape depuis 1878, élève Jean-Baptiste de La Salle au rang de Bienheureux en 1888 puis de Saint en 1900.

Le pontificat de Léon XIII entre dans l’histoire avec l’encyclique Rerum Novarum publiée en 1891, pierre angulaire de la doctrine sociale de l’église catholique. Celle-ci cherche à ouvrir des espaces de dialogue et de solidarité entre acteurs économiques pour tendre sans cesse vers une société plus juste à travers toute forme d’engagement moral, pastoral, politique ou syndical.

Dans ses analyses et ses propositions, cette vision de la question sociale s’inspire des expériences pastorales qui se sont développées en Europe et aux U.S.A. au long du XIXe siècle au fil des révolutions industrielles… et des conflits sociaux qui s’enchaînent, aux composantes anticléricales plus ou moins caractérisées. 

Les œuvres de soutien aux populations ballotées par les mutations économiques se sont multipliées en France dès les années 1830 – après une révolution très antireligieuse - à l’initiative d’associations laïques (Société de Saint-Vincent-de-Paul, œuvre des apprentis en 1844, etc.) et de communautés religieuses (congrégations féminines, jésuites, salésiens après 1859, etc.). Ces œuvres accompagnent des jeunes et des adultes dans des parcours de formation élémentaire, professionnelle, chrétienne adaptés et continués pouvant prendre en charge le suivi social et l’entraide en réseau dans la durée (internats, caisses mutuelles, syndicats, etc.).

Léon-XIII
Encyclique Rerum Novarum
Frère Exupérien (Adrien Mas)

Les Frères lasalliens ont été impliqués dans cette dynamique pastorale plus particulièrement sous le généralat du Frère Philippe (de 1838 à 1874) - essentiellement dans les grandes villes où les ressources en Frères permettent d’associer aux écoles de jour, des classes du soir pour apprentis et pour adultes (dès 1833), ainsi que des patronages du dimanche et autres formes d’œuvres de persévérance associant soutien religieux et entraide mutuelle. Paris fait figure de modèle avec son maillage d’une centaine d’écoles et de dizaines de patronages d’où va émerger un vivier de chrétiens engagés au sein de la Société de Saint-Labre portée par le Frère Exupérien (1829-1905) en 1882.

C’est dans cet élan évangélisateur qu’un mouvement accompagné par les « labriens » et le Frère Hiéron (1830-1905) aboutit à la naissance du premier syndicat chrétien de salariés (le SECI, « Syndicat des Employés du Commerce et de l’Industrie ») – en 1887 - ancêtre revendiqué par la CFTC et quelques branches de la CFDT.

Répondant à l’impulsion donnée, notamment par le Frère Joseph devenu Supérieur général (de 1884 à 1897), les œuvres de persévérance des Frères ont pris un nouveau développement en France dans le dernier quart du XIXe siècle. Par-là, les Frères ont aussi répondu au désir exprimé par le pape Léon XIII de voir les Frères multiplier dans leurs écoles les patronages destinées à assurer la persévérance chrétienne de leurs élèves à la sortie de l’école. (…) Le pape Léon XIII avait dit à ce sujet en 1884 : “Je désire que tous les Frères établissent de telles œuvres dans toutes les villes où ils dirigent des écoles” (cité dans Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française, 503). (Bedel, 2003).

Statue de saint Benoît Labre

En 1893, les Frères animent quelques 200 patronages en France, touchant par là environ 25 000 jeunes gens. Les appels du pape ont redonné vigueur à une œuvre éducative née dans les années 1840 et qui s’était essoufflée depuis. 

Les Frères répondront également aux sollicitations du pape Léon XIII en développant des œuvres éducatives en Terre Sainte et au… Japon (effectif en 1932 !).

Deux nouvelles guérisons ayant été obtenues, dont celle du Frère Néthelme à Montréal au Canada, l’instruction de la cause de canonisation pouvait se poursuivre ; ce que le Frère Joseph annonçait le 31 mars 1890. Le décret sur l’authenticité des miracles intervenait seulement le 30 avril 1899 et le 2 juillet le pape Léon XIII prononçait le décret autorisant la canonisation. Celle-ci avait lieu le 24 mai 1900 en présence du Frère Gabriel-Marie et de nombreux pèlerins venus pour la cérémonie. À nouveau, celui que l’on pouvait désormais appeler saint Jean-Baptiste de La Salle était célébré à travers le monde. (Bedel, 2003).

L’expérience lasallienne se voit en quelque sorte reconnue par l’Église. 

Vitrail de la canonisation
Vitrail de Saint-Rambert-sur-Loire
École des fauxbourgs

En lançant aux chrétiens les consignes d’être acteurs de progrès social, le pape Léon XIII a ouvert le champ de l’apostolat et du témoignage à des horizons nouveaux d’où émergeront plus tard des engagements plus directs en milieu ouvrier (Frères et prêtres en monde ouvrier), et auprès des mouvements féminins (JOCF, « par elles, pour elles, entre elles »). 

 

À la jonction entre monde de l’entreprise et monde scolaire, les écoles lasalliennes contribuent à leur échelle au maintien d’une culture humaniste dans un monde où le sens du travail est soumis à des tempêtes sociales et économiques toujours plus incisives.

Bruno Mellet