Le réseau lasallien est riche d’une soixantaine d’universités et de grandes écoles dans le monde. En France, il comprend trois écoles d’ingénieur avec UniLaSalle à Beauvais (1855), l’École Catholique des Arts et Métiers (ECAM) à Lyon (1900) et l’ESAIP à Angers (1988), dégroupées en différents campus. Formation intégrale qui articule les valeurs humanistes chrétiennes au goût d’entreprendre et de faire équipe, le parcours « ingénieur » s’enracine dans une mémoire longue.
En 1808-1810, les Frères lasalliens sont Intégrés à l’Université impériale, équivalent d’un ministère de l’enseignement publique créé par Napoléon 1er en 1804. À l’appel des communes et des paroisses, ils développent un réseau d’écoles primaires, tenus de respecter le monopole de l’État relatif à l’enseignement secondaire (écoles centrales, lycées, petits séminaires en nombre limité) qui ouvre au baccalauréat. Les ouvertures plus ou moins discrètes de sections « secondaires » se multiplient dans les grands pensionnats au fil de la Restauration et de la Monarchie de juillet.
Durant ces périodes, les sections complémentaires et supérieures se développent dans l’ordre primaire et se juxtaposent avec celles de l’ordre secondaire qui prend forme au gré des demandes éducatives. La distinction entre une 6e du primaire supérieur et une 6e du secondaire n’est pas toujours très claire dans les enquêtes académiques. Un « secondaire lasallien » technique prend peu à peu visage.
Les effectifs généreux de l’époque offrent plus de temps libre pour « s’autoformer » au gré des opportunités et des talents. Des personnels laïcs sont engagés pour des enseignements spécialisés. Des classes « spéciales » et des « classes d’honneur », parrainées par les réseaux économiques, débouchent sur des certificats validés par des jurys professionnels locaux... et par le marché du travail. Public comme privé peuvent annexer à leurs filières supérieures des classes élémentaires voir infantiles pour fidéliser leurs élèves.
C’est en s’inspirant en partie du modèle lasallien (né au pensionnat de Rouen en 1705) que Victor Duruy met en place la formule de l’enseignement secondaire spécial en 1865. Il est l’ancêtre du secondaire moderne qui s’organise sur la décennie 1880-1890 suivi d’une succession de réformes aboutissant à notre baccalauréat contemporain en 1902.
En 1850, la loi Falloux ouvre officiellement l’accès de l’enseignement secondaire à l’initiative privée. Les Frères lasalliens y poursuivent leurs initiatives et développent, dans un contexte de concurrence, des parcours préparatoires aux baccalauréats et aux concours des administrations et des grandes écoles publiques devenus accessibles. . Encore faut-il avoir le personnel éducatif formé et habilité pour intégrer avec succès cette montée en gamme qui se concentre dans les préfectures. Des Frères sont poussés aux études supérieures qui se mettent progressivement en place (Brevet supérieur et bac).
En 1900, le réseau lasallien compte trente maisons qui « ont le caractère secondaire » (et 15 à l’étranger) - soit 11 000 élèves en France de la 6e à l’âge de 16 ans en moyenne - qui suivent les programmes officiels avec une certaine latitude (non compris les sections techniques qui doivent déboucher sur un emploi) qui les rapproche parfois du primaire supérieur : les candidats aux bacs et aux concours, peu nombreux, ont souvent des cursus « à la carte ».
À partir de 1875, l’émergence d’un enseignement supérieur libre autorisé par la législation se concrétise par la fondation des premières facultés catholiques (Lille, Lyon, Paris, Angers) investies essentiellement dans les sciences humaines. La création d’écoles techniques supérieures demande un investissement en homme et en finances très conséquent. Des industriels lillois sollicitent les Frères à plusieurs reprises pour créer le futur ICAM dès les années 1880 : devant leur refus définitif en 1892 l’avenir du projet est confié au réseau jésuite. Un projet stéphanois de même nature est rejeté également vers 1880. Une implantation à Nancy est étudiée un temps, sans suite.
Le titre d’ingénieur trouve ses racines anciennes dans les fonctions de coordination de projets architecturaux civils ou militaires. Coordinateur, l’ingénieur maitrise les savoirs et les langages des différents corps de métier qui doivent faire équipe pour réaliser une œuvre commune plus ou moins complexe. Les premières écoles d’ingénieur « modernes » et à la française pourront remonter aux années 1740 (marine, ponts et chaussées) : au-delà de l’apprentissage technique, l’acquisition d’un bagage scientifique et culturel (communication, droit, économie) fonde ce qu’on appellera plus tard le référentiel-métier de l’ingénieur. Un diplôme académique à forte charge humaine pour qui fait profession de meneur d’équipe et d’acteur social.
La suite de l’histoire s’écrit dans le sillage du développement scientifique, économique et industriel qui entraine celui de filières de formation. Des filières dont l’amplitude et les spécialisations sont en mutations constantes au défi de développer un écosystème de recherche scientifique reconnu tout en maintenant le cap d’une indispensable formation humaine de base.
L’enseignement agricole, toujours pionnier, suit son chemin avec de nombreuses sections pratiques (Le Likès, Quimper, 1843) qu’une autre loi de 1875 structure et encadre. Les instituts catholiques de Lille et Angers tentent l’ouverture de filières agricoles.
L’enseignement supérieur cherche sa voie entre pratique (Grignon, 1826) et théorie (INA Paris 1876). Le programme de formation édité en 1888 par les Frères lasalliens de l’Institut Agricole de Beauvais (IAB, fondé en 1854) jette les bases d’un diplôme d’ingénieur agricole qui équilibre les deux aspects. Il ne sera attribué - porté par la Société des Agriculteurs de France (1868) - qu’à partir de 1913. L’IAB devient section de l’institut catholique de Paris à partir de 1921, mais ne verra son diplôme reconnu officiellement qu’en 1965 dans la foulée des grandes lois d’orientation agricoles qui intègrent enfin les grandes écoles catholiques (avec Purpan et Angers, du réseau ignatien) dans leurs schémas de développement.
C’est dans le bassin industriel de Reims que va prendre corps l’école des arts et métiers portée par les Frères qui ont pu y constituer un pôle de compétences issues de leurs écoles techniques, et ont réussi à se constituer un capital de fondation grâce à une vaste souscription auprès des anciens élèves entre autres.
L’école s’ouvre à Reims en 1900 mais doit s’implanter en Belgique de 1913 à 1940 pour échapper aux lois anti-cléricales. Un retour en France est envisagé à Thionville vers 1920. Le diplôme d’ingénieur est reconnu officiellement par la Belgique en 1935 au moment où (1934) se crée, en France, la Commission des titres d’ingénieur (CTI). L’invasion allemande précipite le retour en France qui s’effectue en pointillé à Lyon à partir de 1940. Après nombre de tractations entre Supérieurs religieux, l’ECAM trouve ses racines sur la colline de Fourvière en synergie avec le pensionnat « Aux Lazaristes » et ses sections préparatoires, en 1946, forte de la reconnaissance de son diplôme obtenu dès 1943.
Les Frères sécurisent l’avenir de l’ECAM dans l’incertitude créée par leur départ en 1978, en faisant évoluer la structure associative de gestion en une personnalité juridique de Fondation en 1977. Les Frères quittent Beauvais en 2003 laissant l’école sous la double tutelle de leur congrégation et de l’institut catholique de Paris.
L’ESAIP d’Angers est une jeune école sous tutelle lasallienne qui émerge dans les années 1980 au sein d’un lycée professionnel proposant un panel novateur de formations postbac et de parcours modulaires. Elle forme des cadres supérieurs et intermédiaires dans les domaines de l’environnement et de la sécurité depuis 1988 selon des cursus souples et variés.
Ces écoles sont en réseau au sein d’une fédération qui organise entre autres des concours d’entrée communs. À sa création en 1969, la FESIC rassemble une dizaine d’écoles nées fin XIXe siècle dont l’IAB et l’ECAM. Elle regroupe, depuis, une trentaine d’établissements aux structures associatives sans but lucratif, souvent d’origine catholique, en vue de mutualiser leur fonctionnement et d’institutionaliser l’identité humaniste et chrétienne de leurs projets éducatifs dans un contexte de plus en plus concurrentiel entre établissements privés.
Les trois écoles lasalliennes d’ingénieurs se doivent de répondre aux défis de leur temps dans une mise à jour permanente de leurs habilitations académiques, de leurs offres éducatives, de leurs domaines de recherche et de leurs coopérations locales et internationales… tout en faisant vivre et évoluer le style éducatif hérité du passé.
Cet héritage - parfois qualifié de sain caillou dans la chaussure - est celui de la doctrine sociale de l’Église qui se structure dans l’Europe industrielle de la fin du XIXe siècle, forte des initiatives laïques en matière de protection sociale et de syndicalisme. S’enracine là le profil éthique des rapports entre encadrement et salariés qui doit équilibrer goût du risque et responsabilité sociale, capital et travail.
La notion de rôle social de l’ingénieur émerge plus précisément dans les discours durant l’entre-deux guerres. Celle de responsabilité environnementale apparait dès les années 1950, enrichie par les réflexions sur la croissance zéro dans les années 1970 : autant de thèmes de débats d’idée, de moments éducatifs pour les étudiants, où peuvent se construire les projets éthiques personnels et professionnels.
L’enseignement religieux dans les écoles de la FESIC a généralement disparu dans le courant de la décennie 1968. Les engagements caritatifs n’ont jamais cessé, tout particulièrement dans les écoles lasalliennes qui privilégient l’aspect pratique dans la formation humaine et professionnelle.
On attend généralement du cadre chrétien sens de la justice, respect des personnes, attitude de dialogue et de compréhension, souci de laisser à chacun selon ses possibilités toute liberté d’initiatives et de responsabilités.
Les projets d’établissements font le plus souvent part de leur souci
► d’entretenir un climat accueillant fondé sur des éducateurs-accompagnateurs permanents,
► de favoriser la constitution de groupes de réflexion, de partage et d’engagements,
► d’insérer dans les cursus ces enseignements culturels (économie, sociologie, etc.) si fondamentaux pour que le futur cadre se construise une vision cohérente du monde et de l’histoire,
- de mettre les étudiants passés au laminoir des cycles préparatoires le plus tôt possible « en situation » .
Les sites internet
On citera volontiers ce propos - souvent cité - d’un directeur des études réputé de l’ECAM, Jean Bouisset (1929-2000) : « Il est grave pour un ingénieur de rater un pont, mais il est bien plus grave pour un professeur de passer à côté d’un élève ».