Les Frères lasalliens s’implantent discrètement en Bretagne, en commençant par le faubourg Saint-Clément de sa capitale, Nantes, en 1721. Ils viennent de Rouen. L’accueil nantais restera timide jusqu’à la Restauration qui voit la congrégation marquer durablement le paysage éducatif de la cité portuaire à travers le développement d’une douzaine d’établissements scolaires d’où proviennent une part des trois campus lasalliens actuels : Saint-Joseph du Loquidy, Saint-Félix et le groupe du Sacré-Cœur.
L’installation des Frères lasalliens dans la périphérie de Nantes est assez inhabituelle par sa procédure dont la discrétion va induire un soupçon persistant chez une part des élites locales : les Frères ne sont pas venus à l’initiative des autorités religieuses, ni civiles (et donc sans leur aval) mais à celle d’un magistrat, de ses pieux amis et des curés des paroisses proches de la maison Saint-André qu’ils ont aménagée pour en faire une école pour les enfants pauvres.
C’est l’époque où « l‘école » tenait ses assises dans une « salle » ou une « chambre » ou un « hôpital », quand ce n’était pas dans les « charniers » ou bas-côtés d’une église. Elle durait le temps d’un avent, ou d’un carême, six mois ou dix mois, un an ou plusieurs années au gré des fondateurs ou du zèle des missionnaires paroissiaux… L’école n’était pas, par priorité, un local scolaire, mais un enseignement dont le contenu était indifféremment profane ou religieux ou professionnel quand il n’était pas à la fois profane, religieux et professionnel. (Poutet, 1970)
En droit, le clergé « doit assistance aux nécessiteux de tout genre. L’évêque est père et gouverneur des pauvres ». Deux députés des chapitres sont membres des bureaux d’administration des hôpitaux de Nantes. (Poutet, 1977)
Mais il semble bien que durant cette période (depuis fin XVIIe siècle) où fleurissent d’innombrables petites écoles éparses, désordonnées et épisodiques, le clergé se décharge de ses responsabilités auprès des bourgeois de Nantes. Ces derniers montrent peu de zèle à gérer la pénurie de personnel peu formé et peu motivé pour accompagner la frange la plus difficile de la jeunesse.
À Nantes, comme souvent, les communautés féminines, bénéficiant du soutien de riches fondatrices, sont pionnières en matière d’éducation et d’institutions les plus durables, habiles à déjouer les chausse-trappes tendues par les autorités.
Depuis 1716, les futurs Frères de Saint-Gabriel (1715/1842) font un temps école à Nantes à l’initiative de leur fondateur saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Mais l’implantation de ces nouveaux acteurs sociaux que sont les religieux éducateurs ne se fait pas sans rencontrer des obstacles : enjeux immobiliers en centre-ville, concurrences commerciales, pertes de taxes communales (exonérations) et nouvelles lignes budgétaires à abonder par la municipalité, édit royal interdisant la fondation de nouveaux instituts religieux (1768), etc.
Aux yeux des autorités civiles, les Frères semblent « s’infiltrer clandestinement » dans la ville en s’implantant dans sa banlieue. Ils bénéficient d’un appui épiscopal constant mais pas toujours suffisant. Les réticences municipales, parlementaires voire royales, sont négociées moyennant quelques engagements à faire la classe dans trois paroisses, y compris en centre-ville. Ces difficultés économiques locales les incitent à implanter, dans les années 1750, un pensionnat - sur le modèle de celui de Rouen - vers l’actuelle rue Mercœur, après une campagne de collecte de fonds. Les plans de la ville de 1766 et même 1795 indiquent clairement son emplacement. Les autres écoles ont été abandonnées rapidement.
Jusqu’à 11 Frères y enseignent le commerce et la comptabilité auprès de 200 à 300 élèves. En 1775, le parlement de Rennes leur interdit tout accroissement de domaine. Ils développent alors un cours d’hydrographie… Rapidement interdit par le professeur officiel de l’amirauté qui l’a doté de l’exclusivité (1782).
Lorsque la tempête révolutionnaire clôt l’aventure en 1792, la correspondance entre supérieurs débattait de l’éventuelle suppression des dortoirs pour aménager des chambres individuelles pour des internes… qui seront remplacés par des détenus dans des locaux réaménagés en prison peu après.
Les nombreuses tractations de la communauté chrétienne nantaise - appuyées par la fondation de structures de « société » pour faciliter les transactions immobilières - permettent le retour des Frères en 1817. L’impossibilité de récupérer le pensionnat Mercœur débouche sur l’achat de l’hôtel Rosmadec en 1823. Pour la douzaine de Frères tenant alors 10 classes regroupant 750 élèves sur trois paroisses, ce sera désormais le port d’attache central, ainsi qu’une des principales écoles primaires de la ville, en constant développement pédagogique… et en situation de sureffectif.
L’hôtel sera finalement cédé à la municipalité en 1923. Et l’école, déplacée alors rue du Refuge, passera sous tutelle diocésaine en 1984.
Cette école Saint-Pierre de Rosmadec - dont les directeurs sont visiteurs du district de Nantes jusqu’en 1844 – enchaîne les initiatives éducatives et sociale :
Accueillant 600 élèves de jour et 300 en cours du soir, l’école doit délocaliser pour développer un primaire supérieur répondant à la demande : le pensionnat Bel-Air ouvre en 1841 proposant des programmes approfondis (du type enseignement spécial) dans l’esprit de l’école des « Fossés-Mercœur » d’avant la Révolution.
Les écoles élémentaires dans leur ensemble parviennent sans encombre notable à la rupture de 1904, sans avoir eu à subir les laïcisations des années 1880 sauf à abandonner quelques annexes municipales. Les écoles Saint-Nicolas, Sainte-Croix, Saint-Similien, Saint-Jacques, Saint-Donatien, Sainte-Anne, Saint-Clément, Saint-Félix, Notre-Dame du Port et Saint-Clair connaissent un développement maitrisé au gré des agrandissements et acquisitions gérés principalement par l’Œuvre de la Providence.
Cette fondation fondée en 1824 est à l’origine de l’établissement des écoles lasalliennes de Nantes via ses opérations de collecte et de soutien dont celle réputée, du grand BAZAR annuel.
Ici où là, selon les quartiers, des cours pour adultes sont ouverts (école Notre-Dame) et des sections complémentaires à option commerciale ou technique sont créées (écoles Sainte-Croix, Saint-Donatien). Vers les années 1870, le pensionnat Saint-Louis-de-Gonzague (« La Madeleine ») est le premier à ouvrir des sections professionnelles diversifiées.
La solidité des réseaux catholiques et lasalliens, leur détermination, expliquent pour une part l’étonnante pérennité des écoles catholiques nantaises nées en ce XIXe siècle et encore actives de nos jours après avoir traversé leur lot de modifications juridiques et immobilières au fil des adaptations et des ajustements.
Les expropriations qui suivent les expulsions de 1904 épargnent la plupart des écoles lasalliennes, souvent aux mains de la Providence, ainsi que la maison de retraite des Frères de la place du Croisic.
Elles touchent les propriétés de Saint-Joseph de Bel-Air et de Saint-Louis-de-Gonzague qui deviendront par la suite des collèges publics.
La chapelle de Saint-Joseph est actuellement aménagée en réfectoire du collège Victor Hugo. Le théâtre, « salle de spectacle de Bel-Air », au style rococo des années 1900 avec des touches art-nouveau des années 1920 (alors école diocésaine), est inscrit aux Monuments historiques depuis 2017. Le château de la Close (avenue de La Close), un temps lieu de repos du pensionnat, est encore en place.
Saint-Joseph de Bel-Air poursuit sa mission à Saint-Joseph-sur-Mer de 1905 à 1914 avant de devenir hôpital militaire. Sous la pression des réseaux professionnels locaux, un projet de grand pensionnat aux filières généralistes se dessine au sortir du conflit mondial. La collecte de fonds pour financer terrain et constructions va jusqu’à mobiliser d’anciens élèves de l’école Saint-Joseph de Beulah Hill à Londres où les Frères du district de Nantes ont pu trouver refuge de 1904 aux années 1940. Le nouvel ensemble – Saint-Joseph du Loquidy – fait sa rentrée en octobre 1926. Parallèlement au courant des années 1920, l’école Sainte-Croix développe des sections techniques « fer et bois », Saint-Nicolas et Saint-Pierre des cours supérieurs.
La plupart des écoles élémentaires poursuivent leur course vers l’enseignement secondaire avec des Frères sécularisés et des laïcs – certaines écoles reviendront un temps à la tutelle des Frères, d’autres resteront sous responsabilité diocésaine. Des segments de mémoire éducative passent ainsi de mains en mains… parfois portés par le seul nom de l’établissement !
Les Frères s’associent progressivement à une structure commerciale, la Librairie de l’Enseignement Libre de l’Ouest (LELO, 1990), située rue du Croisic en 1929, comme appui logistique à l’enseignement catholique régional : des ventes de livres à prix coûtant sont négociées au profit des élèves « indigents » de Rennes, des bénéfices sont attribuées aux petites écoles à la peine, etc. Après sa modernisation dans les années 1970, l’activité de cette librairie-papeterie dont le siège était alors à Carquefou cesse en 2004.
Saint-Joseph du Loquidy est occupé par les Allemands de 1940 à 1944, et échappe aux bombardements alliés de septembre 1943 que subit l’école Saint-Nicolas (reconstruite en 1956). Les écoles essayent de se maintenir en occupant les opportunités immobilières disponibles, ou en délocalisant des sections entières, cas de l’école Sainte-Croix qui déménage dans les Mauges (49) en 1943. Nantes est libéré en aout 1944.
Il faut attendre la rentrée d’octobre 1949 pour voir se développer un pôle de formation technique place du Croisic, redonnant vie à ce vaste espace délaissé depuis 1904. La section technique de Sainte-Croix s’y installe avec ses machines, donnant ainsi visage au nouvel Établissement Technique de La Salle (E.T.S.) qui devient un pôle de formation professionnelle majeur.
Fondée par les Frères de Ploërmel, l’école Saint-Félix sera animée par les Lasalliens de 1857 à 1978. Elle est associée dans les mémoires à la société de gymnastique, « la Saint-Félix » qui connait ses heures glorieuses durant les « années folles ». L’école-collège passe ensuite sous la tutelle transitoire du diocèse, et développe un lycée.
Les parallèles ici se croisent, l’histoire de l’E.T.S. rejoignant celle de Saint-Félix en 2014 : l’ensemble Saint-Félix La Salle résulte de leur fusion avec les collèges Saint-Donatien et Notre-Dame du Bon-Conseil en un vaste campus rassemblant collège, lycée professionnel, général et technologique.
Dans la banlieue de Nantes, à Rezé et Bouguenais, quelques Frères expérimentent une forme inédite de pastorale et d’accompagnement scolaire auprès des communautés du voyage. Le Frère Étienne Pierre (1922-2009) qui enseigne à l’E.T.S., en est un pionnier depuis 1969 où il rejoint le Service des Forains à Bouguenais. Il est à l’origine, en 1975, de l’association des « Services Régionaux des Itinérants » (S.R.I.) toujours active. Pédagogue expérimenté, il élabore, avec son équipe, des méthodes d’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de calcul (méthode Kiko et Calepp) qui permettent de faire progresser rapidement des petits groupes disponibles sur des séquences limitées.
Derniers nés dans le réseau nantais, l’école du Sacré-Cœur et le lycée-campus Sacré-Cœur La Salle (fondé en 1968 par les Filles de la Charité du Sacré-Cœur de Jésus) constituent un second pôle éducatif dans les quartiers populaires en pleine rénovation de l’ouest de la cité depuis 2016-2017.
Le diocèse de Nantes s’est montré particulièrement impliqué et actif dans le développement d’un tissu d’écoles catholiques qui a su traverser les soubresauts de l’histoire portée par une communauté chrétienne déterminée. Et le réseau lasallien en demeure un des moteurs.
Bruno Mellet
Liste des établissements lasalliens de Nantes (pdf)