Les écoles maritimes

Mars 2026

Tous les documents publiés

La démarche éducative lasallienne semble avoir trouvé dans les cités portuaires et côtières françaises du XVIIIe-XIXe siècle un écosystème favorable pour y développer des parcours de formation maritime diversifiés et hautement spécialisés à proportion de ces monuments de technologie qu’étaient les navires de l’époque.
Mais la mer a toujours été source d’inspiration en matière d’éducation…

La navigation à la pointe

L’anecdote débutant par une ordonnance de Louis XIV, vaut d’être rappelée : « Gardes de mon Trésor Royal, payez et délivrez comptant aux Frères des écoles de Calais, la somme de 150 livres que je leur ai accordée par gratification, en considération des peines et des soins qu’ils prennent pour l’instruction des matelots qui servent sur mes vaisseaux. Fait à Versailles… » Les 150 livres ne suffisant pas, la ville réclame de réserver une demie part des prises des corsaires pour payer les maîtres… (Poutet, 1970).

En ce début du XVIIIe siècle, les vents sont favorables au développement d’une marine au long cours requérant des pilotes formés aux techniques de navigation. Richelieu puis Colbert ont préparé le terrain mettant en place un réseau d’écoles d’hydrographie dont les techniques mathématiques liées à l’astronomie, connaissent un rapide développement (création du « garde-temps » vers 1757). Dans ce domaine, les Jésuites sont pionniers jusqu’en 1762, date de leur expulsion. 

Du temps de Jean-Baptiste de La Salle, les Frères tiennent des écoles en faveur des enfants de marins à Calais (1703), Marseille (1706), Boulogne (1710), Rouen étant évoqué pour les activités de son port fluvial.

D’autres cités portuaires sollicitent les Frères lasalliens pour ouvrir des écoles permettant aux apprentis marins d’améliorer leur niveau de base (français, mathématiques) avant d’embarquer ou de poursuivre dans l’une ou l’autre école professionnelle. 

  • Plus tard, les chroniques évoquent la municipalité du Croisic qui peine à entretenir une école de commerce maritime tenue par les Frères de 1735 à 1757.
  • En 1746, les Frères sont appelés à Brest, Saint-Brieuc et Saint-Malo pour former ces matelots instruits et disciplinés dont a besoin la marine du Roi.
  • C’est à Vannes, à partir de 1752, que les Frères ouvrent un cours d’hydrographie réputé qui prendra fin en 1791, après avoir bénéficié du talent du Frère Agathon, son directeur de 1761 à 1767 et futur Supérieur général de 1777 à 1798. 
Pavillons nationaux
Des sociétés nautiques
Signaux du temps
Signaux sémaphoriques
Lancement Chalutier J-B de La Salle

Après la « pause révolutionnaire », vers 1810, le curé de la paroisse d’Auray va pouvoir compter sur un autre futur supérieur général, le Frères Philippe, pour enseigner jusqu’aux environs de 1814 les principes et les calculs du cabotage. Lui aussi laisse en héritage un Traité de navigation. Le cours cesse son activité peu après. 

Une école du port est évoquée à Rochefort (1858), une école des mousses à Marseille (1855), une école des douanes au Havre (1847) ainsi qu’une école des pupilles de la marine à Brest, toutes soutenues par l’État. À Lorient, une école des apprentis du port fonctionne de 1873 à 1880.

Les laïcisations des années suivantes réorganisent l’enseignement maritime privé : celui-ci ouvre des écoles et des sections au gré des demandes des chambres de commerce et des affréteurs locaux, et parfois aussi de celles du ministère des finances (douanes) ou de la marine

Lorient et Brest proposent des écoles techniques qui peuvent préparer à des concours professionnels comme ceux de la marine nationale et des arsenaux d’état. L’école Saint-Joseph de Concarneau intègre une spécialisation tournée vers la marine de pêche.  
De nombreuses institutions primaires, à orientation adaptée, ceinturent toute la Bretagne : Pleurtuit, Plestin-Les-Grèves, Plouguerneau, Lannilis, Ploudalmézeau, Le Conquet, Plougastel-Daoulas, Plonéour-Lanvern, Pouldreuzic, Hennebont… et les îles : Ouessant, Groix… (BIFEC 1959, P. 79-84) – dont la plupart seront fermées par les lois combistes.

L’enseignement lasallien est étoffé par des savoir-faire remarqués en matière de géographie, de dessin et de géométrie que les Frères développent et structurent par une production croissante de manuels scolaires. L’apprentissage s’étend aux pratiques commerciales maritimes, à la mécanique et à la conduite des navires avec sorties en mer…. ou exercices sur « gymnaste nautique » (Brest). Avec souvent en vue de préparer l’obtention du brevet de « maître de cabotage », de « capitaine au long cours » ou de patron de pêche, selon des modalités qui évoluent en phase avec la révolution de la vapeur qui fait peu à peu de la marine marchande une industrie lourde.

Paimpol en 1892 puis Saint-Malo en 1897 ouvrent une « Œuvre des candidats » associant classes préparatoires aux concours professionnalisant et « soutien scolaire » - un suivi après concours en quelque sorte - aux étudiants des écoles officielles d’hydrographie. 

Balisage des côtes

Vers de nouveaux caps

Prospectus de Kersa

L’école Saint-Joseph de Paimpol sait traverser les tempêtes de la période 1904-1945. La section hydrographie est transférée en 1946 à l’école Notre-Dame d’Armor (ND de la Mer) de Kersa à Ploubazlanec où se structure un véritable pôle de formation maritime :

  • classes préparatoires à la filière "Capitaine au long cours",
  • enseignement d’officiers de pont,
  • préparation des examens des écoles de navigation,
  • section "Pont" et section "Machine",
  • cours de promotion permettant à des capitaines de marine marchande d’entrer dans la filière des capitaines au long cours,
  • classes préparatoires aux concours de la marine marchande, etc.
Vue générale de Kersa

Les bons résultats aux concours donnent à l’établissement le soutien et l’estime du monde maritime : Inspection générale des écoles de navigation, professeurs des écoles d’hydrographie, direction des Compagnies. L’école s’agrandit et évolue grâce en partie à l’aide financière des Compagnies de navigation. 

C’est l’exemple d’un enseignement technique qui s’adapte aux évolutions et aux mutations d’un métier qui se concentre en ses compétences et d’un milieu qui se diversifie en ses usages.

L’école Notre Dame, devenue le lycée professionnel Kersa-La Salle, dernier témoin de l’enseignement maritime lasallien, doit néanmoins fermer ses portes (juillet 2025) après transfert de ses dernières sections technologiques à d’autres structures proches : les débouchés sont devenus plus rares, les filières de formation maritime se sont en partie diluées dans les spécialisations techniques, industrielles et commerciales communes.

Petite flottille de Kersa
Flottille de Kersa
En classe de mer

D’autres usages de la mer, liés aux loisirs, se sont développés. Après les classes de neige des années 1950, les classes de mer – essentiellement bretonnes – connaissent une croissance rapide à partir de 1960, portée par la demande des publics scolaires de la région parisienne. Des centres nautiques se créent au Cap Coz (Quimper) et à Lorient. L’Association Séjour-Plein-Air (ASPA) de la Fontaine-aux-Bretons (Le Clion-sur-Mer / Pornic) est créée par les Frères en 1979 après avoir accueilli les premières classes en 1974. La structure a déménagé en 2016 et poursuit sa vocation à Piriac-sur-Mer (44).

Quelques établissements comme La Croix-Rouge de Brest et le lycée Saint-Joseph de Vannes, proposent de nos jours des parcours maritimes de courtes durées,  centrés sur la navigation et débouchant sur le Brevet d’initiation à la mer (BIMER). 

Les archives de Lyon livrent ainsi des bribes d’une aventure maritime de trois siècles suscitant d’autant plus de curiosité que les traces sont rares. Au sein d’un Institut de culture « terrienne », a surgi la culture de la mer, culture du risque et du déracinement… comme un appel du « Grand Large ». 

Bruno Mellet