Les œuvres éducatives lasalliennes se sont développées en terres orthodoxes grecques entre 1858 et 1928, portées par des Frères français, grecs et italiens. Le puzzle territorial grec s’est parallèlement complété entre 1821 et 1947, sur fonds de cartes ottomanes, en résistant avec énergie aux appétits extérieurs. Comme pour les trois pôles lasalliens actuels - Syra, Thessalonique et Le Pirée - l’histoire de ces implantations, toutes portuaires, est ouverte à tous les courants méditerranéens, culturels et religieux.
En 1858, c’est à l’invitation des évêques de Chio et de Syra et avec les financements de la Propagande de la Foi (Rome) que les Frères forment « communauté » dans ces deux îles de la mer Égée, l’une dans les Sporades (turques) et l’autres au cœur des Cyclades (grecques). Chio a subi le martyr des chrétiens (orthodoxes) massivement massacrés par les ottomans en 1822 (épisode de la guerre d’indépendance grecque 1821-1829). Nombreux sont ceux qui se sont réfugiés à Syra « la catholique » y apportant un dynamisme à l’origine du boom économique de l’île.
La mission des Frères français va s’avérer de courte durée puisqu’elle va consister à rendre effectif le fonctionnement de deux écoles paroissiales… dès lors aussitôt reprises par le clergé local. Les Frères quittent les lieux entre 1863 et 1865.
Les Frères reviennent à Chio en 1902 alors que l’île est restée sous emprise ottomane. La marine grecque libère Chio en 1912. L’école des Frères sert alors de refuge à des familles turques inquiètes pour leur vie et rapidement exfiltrées par la marine ottomane. La communauté ferme en 1920 par manque de personnel.
À proximité de Chio, Smyrne (Izmir) - la « perle du Levant » - est une ville démographiquement grecque (à partir des années 1850) quand les Frères français y implantent leurs écoles, dont l'actuel lycée Saint-Joseph. L'Ionie, incluant Smyrne est occupée par la Grèce de 1919 à 1922. Courte parenthèse tragique où se déchaîne la rivalité entre Grecs et Turcs, et qui aboutit à de vastes transferts de population.
Les Frères s’implantent à nouveau à Syra en 1914-1915 à la demande de l’évêque du moment qui souhaite proposer un enseignement confessionnel pour ce qui constitue, à l’époque, la plus grande communauté catholique grecque (avec Corfou). En Grèce, où l’expression chrétienne est orthodoxe par tradition, les catholiques constituent une minorité souvent pauvre et marginalisée aux lointaines racines latines (occupations vénitiennes et croisées), en principe protégée par la France au gré d’accords commerciaux passés avec l’empire ottoman depuis le XVIe siècle.
C’est de cette île de Syra que sont natifs la majorité de la trentaine de Frères grecs ayant exercé un apostolat éducatif dans leur pays, après un temps de formation effectué pour la plupart en France ou en Italie. Ces Frères ont constitué des communautés rattachées d’abord au district de Constantinople (1928), puis du Proche-Orient (1949), de la délégation de Grèce (1968) pour rejoindre le district de France à partir de 1990.
L’actuelle école lasallienne Saint-Georges (élèves de 6 à 15 ans) s’est un peu éloignée de la colline « catholique » (Ano-Syros). La colline « orthodoxe » née d’exodes plus tardifs, Ermoúpolis, épouse le port qui rivalisa avec Marseille en termes de développement économique dans les décennies 1830-1890. L’ouverture du canal de Corinthe (qui profite au port du Pirée) en 1893, signe l’arrêt de la croissance et le début d’un certain déclin économique et démographique jusqu’à nos jours où les activités touristiques prennent le relais.
L’école accueille une majorité d’enfants orthodoxes et propose, comme tous les établissements grecs, une substantielle formation chrétienne (2 h par semaine, plus les temps liturgiques). La coexistence interconfessionnelle est une particularité de l’île ; elle s’enracine dans son histoire et s’expose lors des célébrations pascales - évènement le plus intense du calendrier émotionnel national - où les catholiques font coïncider leur date avec celle des orthodoxes : on peut se souhaiter « bonne résurrection » ensemble. D’autres subtilités tissent les usages comme ceux des mariages mixtes qui pourront enchainer la célébration catholique puis orthodoxe… pour éviter les doublons et les… impairs. Des écoles publiques de l’île proposent - fait rare - un enseignement catholique. Les autorités catholiques bénéficient des mêmes préséances lors des manifestations publiques.
L’équilibre reste volontariste et peut demeurer fragile dans un contexte où différences confessionnelles et clivages sociaux se recoupent encore entre catholiques ruraux et pauvres et orthodoxes commerçants fortunés. Les tensions se nourrissent épisodiquement de la méfiance vis-à-vis du prosélytisme catholique ou du nationalisme orthodoxe auréolé de ses éclatants privilèges.
Le centre de gravité du catholicisme est désormais situé dans les grands centres d’immigration où quelques 150 000 catholiques polonais, philippins et africains forment de nouvelles communautés qui cherchent leur place, essentiellement à Athènes/Le Pirée et à Thessalonique.
Thessalonique, capitale économique et culturelle majeure sous l’empire ottoman, est un port méditerranéen de premier plan au carrefour de l’Europe occidentale et centrale avec l’Orient. Elle doit une partie de son dynamisme aux grandes familles juives ayant fui l’Espagne du XVe siècle. Celles-ci, qui constituaient la moitié de la population de la cité, seront décimées en 1943 (occupation nazie 1941-1944).
Quand les Lasalliens s’y implantent en 1888, la ville ottomane – convoitée par tous ses voisins grecs, bulgares et serbes - est à son zénith. Les Frères vont développer un enseignement primaire supérieur avec des formations commerciales et linguistiques sous la responsabilité des messieurs de Saint-Lazare qui les accueillent.
Quelques cours du soir animés par le Frère Rodriguez-Nicolas (Joseph Cordier, 1855-1945) auraient été fréquentés par Mustafa Kemal Atatürk dans les années 1890/1900.
L’école prend rapidement son autonomie en emménageant rue Franque (vers la Banque Ottomane), puis rue Frangon en 1926, enfin en 1968 dans une grande propriété située à Pefka (banlieue) acquise en 1902. Celle-ci est attenante d’un parc municipal « de La Salle » témoignant aujourd’hui par ses vestiges, des splendeurs de la vie cosmopolite où les élites occidentales groupées en colonies, menaient grand train mi XIXe siècle.
L’actuel collège de La Salle accueille les enfants de la maternelle aux concours d’entrée à l’université (Gymnase et Lycée).
Les récits des Frères relatent les grands évènements qui ponctuent l’histoire de la ville : incendies (1856, 1890, 1896 qui détruit le quartier français, 1917), épidémies (choléra en 1911), séisme (1902), révoltes (bulgares en 1903, jeunes turcs en 1908) et conflits pour l’indépendance des années 1912-1913. Ces conflits aboutissent à l’hellénisation de la ville qui se vide de sa population musulmane en quelques années.
Salonique devient base militaire alliée pour l’armée d’Orient en 1915, chargée de contrer les forces austro-bulgares sur le front des Balkans. Un secteur qui inclue la zone Macédoine-Thrace dont les frontières peu définies ne cesseront de poser problèmes. Parmi les 8 300 soldats français inhumés au cimetière militaire interallié de Zeïtenlick, on pourra trouver les tombes de cinq Frères. Une douzaine de Frères français sont par ailleurs inhumés au cimetière catholique de la ville.
L’année 1889 voit l’installation des Frères dans l’île de Rhodes (alors ottomane) où ils ouvrent une école à la demande du Consul de France avec le soutien financier très conséquent d’un riche négociant anglo-italien, M. Henry Ducci qui fournit capital et foncier bâti à condition de l’ouverture d’une école et d’un internat bénéficiant d’un soutien financier régulier de l’État français que son aide annuelle complétera.
L’école-collège avec internat s’établit dans le faubourg de Néohori et accueille une centaine d’élèves vers 1892 dont les deux tiers appartenant au « schisme grec », avec un quart de catholiques, 8 musulmans et 5 « israélites ». L’interdit de fréquenter un établissement catholique touche les élèves musulmans puis orthodoxes dès 1893. Les effectifs reprennent leur croissance quelques années plus tard. Parallèlement les Frères aménagent la vaste propriété d’Acandia – un hectare au bord de mer dans le quartier sud – pour ouvrir en 1891 un scolasticat-école normale destiné à former des Frères instituteurs initiés à l’arabe, au turc, au grec et à l’arménien pour les missions d’Orient.
Le ministère des Affaires étrangères soutient le projet au service sa politique d’influence française, les candidats instituteurs missionnaires étant également dispensés de service obligatoire. H. Ducci transmet toutes ses propriétés à l’Institut et appuie la reconnaissance légale des deux établissements bénéficiant ainsi de l’exonération des taxes ottomanes.
Ce scolasticat ferme en 1915 après avoir formé quelques 700 Frères pour servir au Proche-Orient. Les bâtiments sont alors vendus à l’État italien qui a conquis l’île par la bataille de Rhodes en mai 1912. Des Frères italiens sont appelés pour remplacer les Frères français (communauté de Frères « anciens ») vers 1922. La communauté loge dans l’ancienne école de Neohori et œuvre dans un établissement contrôlé par l’État italien.
L’occupation nazie débouche sur l’extermination des juifs qui avaient trouvé refuge à Rhodes tout au long du XVIe au XVIIIe siècle et en avaient fait une « petite Jérusalem ». L’île est enfin transmise à la Grèce par le protectorat britannique, en 1948. Les Frères italiens cèdent la place aux Frères grecs qui tiendront quelques œuvres éducatives jusqu’en 1992.
La parenthèse italienne concerne également quelques écoles insulaires à Corfou et à Kos – et péninsulaires à Patras et Athènes ouvertes par les Frères des districts de Rome et de Turin vers les années 1920 et dont l’histoire s’interrompt avec la guerre de 1940.
Enfin, le port du Pirée - actuellement classé au rang mondial - accueille une école commerciale fondée par les oblats de saint François de Sales en 1893. Ceux-ci en confient l’avenir aux Frères en 1926 ne pouvant faire face aux effectifs croissants : l’école Saint-Paul a alors 4 classes en section primaire et 4 en section collège. Une interdiction faite vers 1930 aux élèves orthodoxes de fréquenter des écoles primaires en langue étrangère ralentit un temps le développement de l’établissement. Les Frères deviennent propriétaires de l’œuvre en 1938. L’école franco-grecque Saint-Paul La Salle accueille, dans les années 2000, environ 600 élèves, en majorité orthodoxes, du primaire au lycée ; elle a une annexe à Alimos (banlieue).
La culture et la mémoire lasalliennes ont désormais été transmises aux éducateurs et aux anciens élèves des trois derniers établissements qui ont su rester en activité pendant plus d’un siècle et porter la petite note « catholique » dans le concert de l’œcuménisme.
Bruno Mellet